RADIO: La fréquence des trois cultures

von | 20.03.2008

Radio Ara est une bien curieuse institution dans le paysage mĂ©diatique luxembourgeois : une onde communautaire oĂą se croisent les cultures mais aussi les malentendus du pays.

De nouvelles technologies pour une radio qui vient juste de sortir de ces années de jeunesse.

Il Ă©tait bien embarrassĂ©, Monsieur le ministre de la communication Jean-Louis Schiltz lors de l’inauguration des « nouveaux Â» studio et logo de radio Ara. Visiblement non prĂ©parĂ©, le ministre a dĂ» improviser une dĂ©claration devant la presse. Et comme si cet exercice n’Ă©tait pas encore assez pĂ©nible, le fait que ce soit radio Ara lui donnait le reste. Mettons que les termes « culture Â», « diversitĂ© Â» et « indĂ©pendance Â» s’alternaient dans les phrases de son discours sans toutefois faire du sens Ă  chaque fois. Mais il est vrai aussi qu’il est difficile d’inaugurer un studio dans lequel son ministère n’a pas investi un cent. Bref : tout le monde dans la pièce savait que le ministre et son parti le CSV ne sont pas connus pour soutenir activement l’initiative de radio Ara. Une radio qui se veut directe, communautaire ouverte Ă  tous et Ă  toutes et qui peut aussi poser des questions embarrassantes. Car, Ă  peine Schiltz sorti de son improvisation il a dĂ» faire face Ă  un intervieweur, Ron Tuffel, originaire d’un pays d’Afrique, qui lui demandait comment c’Ă©tait lĂ -bas, car lui n’avait pas encore eu l’occasion de voir son pays d’origine?

On pourrait multiplier les anecdotes de ce genre, radio Ara reste peut-ĂŞtre la seule station radio du pays oĂą un imprĂ©vu peut susciter l’hilaritĂ© et la joie gĂ©nĂ©rales. Ce qui est dĂ» Ă  son histoire peu orthodoxe. « L’aventure a commencĂ© au milieu des annĂ©es 80. Il y avait un petit Ă©metteur dans un garage au Limpertsberg. Je m’y rendais en vĂ©lo dès que je pouvais Â», se rappelle Guy Antony qui est restĂ© fidèle Ă  son bĂ©nĂ©volat pour les ondes Ara depuis les dĂ©buts, « mais je n’osais pas prendre la parole Ă  l’antenne. Mes parents me l’avaient dĂ©fendu car Ă  leurs yeux c’Ă©tait illĂ©gal Â», plaisante-t-il. Les dĂ©buts Ă©taient marquĂ©s aussi par une mouvance idĂ©ologique de gauche dont l’idĂ©e Ă©tait de prendre les ondes pour subvertir les discours officiels. Une tendance Ă  la mode en ces annĂ©es 80, qui virent de grands changements dans le paysage mĂ©diatique europĂ©en. Ainsi, c’Ă©tait une fois de plus la France qui servit d’exemple Ă  ses petits voisins. Dans l’Hexagone, le ras-le-bol des ondes officielles, des mensonges de l’ORTF en particulier, avaient fait naĂ®tre tout un univers de radios pirates. Celles-ci pouvaient se rĂ©jouir d’un fort succès, ce qui poussa le prĂ©sident Mitterand fraĂ®chement Ă©lu Ă  lĂ©galiser ces radios. La radio privĂ©e Ă©tait alors nĂ©e, mĂŞme si on ne peut pas ĂŞtre sĂ»r Ă  cent pour cent du bienfait de cette dĂ©cision, vu ou entendu le lavage cervical que certaines ondes commerciales causent Ă  leurs auditeurs. L’histoire de radio Ara peut ĂŞtre situĂ©e Ă  la marge de cette Ă©volution, avec une diffĂ©rence de taille : Ara n’est jamais devenue une radio commerciale. MĂŞme si elle a dĂ» se structurer en sociĂ©tĂ© Ă  responsabilitĂ© limitĂ©e pour se lĂ©galiser et se procurer la permission d’Ă©mettre. « C’Ă©tait un pas nĂ©cessaire Ă  l’Ă©poque Â», commente Antony, «  mais il y a une clause dans le contrat qui interdit que quelqu’un puisse se procurer plus de 25 pour cent de la radio Â». Cela pour Ă©viter un Ă©ventuel rachat intĂ©gral de la station. A l’Ă©poque, ce fĂ»t Robert Garcia qui a initiĂ© la marche Ă  travers les institutions. Sans l’ancien coordinateur gĂ©nĂ©ral de l’annĂ©e culturelle – qui a d’ailleurs continuĂ© Ă  animer son Ă©mission de musiques du monde tout au long de l’annĂ©e 2007 – radio Ara ne serait donc pas ce qu’elle est en ce moment. « A ne pas oublier aussi le travail de Jang Krieps, qui a Ă©tĂ© prĂ©sent dès les dĂ©buts, et sans ses aptitudes techniques nous ne pourrions pas Ă©mettre Â», rappelle Antony.

Ainsi, l’indĂ©pendance de la radio est garantie. MĂŞme si Antony admet que les moyens manquent pour en faire une « vraie Â» station professionnelle. « C’est très difficile de faire fonctionner une radio sur la base du bĂ©nĂ©volat. Au dĂ©but, l’ambition Ă©tait de faire plus d’interviews ou d’Ă©missions thĂ©matiques. Mais entre?temps, on a dĂ» reconnaĂ®tre que le seul truc qui marche vraiment ce sont les Ă©missions de musique Â».

Mais lĂ  du moins, ça fonctionne. Rares, ou quasiment inexistants sont les groupes luxembourgeois qui ne sont pas encore passĂ©s dans les studios de radio Ara. Avec des Ă©missions spĂ©cialisĂ©es dans tous les genres et sous-genres – mĂŞme ceux qu’on croyait ne pas exister – radio Ara est aussi la seule station Ă  ne jamais avoir refusĂ© un entretien Ă  un groupe et oĂą mĂŞme les musiciens les plus obscurs ont leur chance de trouver leur public. Ce qui n’est vraiment pas le cas pour leurs acolytes d’Eldoradio ou DNR, mĂŞme si ces derniers se disent aussi concernĂ©s par la scène luxembourgeoise. Mais peut-ĂŞtre ne parlent-ils pas de la mĂŞme chose.

« En tout cas, radio Ara peut ĂŞtre subdivisĂ©e en trois sections : le programme anglophone du matin, les Ă©missions de jeunesse Graffiti, qui sont encadrĂ©es par des Ă©ducatrices payĂ©es par le ministère de la famille, et les autres Â», dĂ©crit Antony. De ces trois, le premier a eu du mal Ă  passer. « Beaucoup de gens pensaient que cela allait ĂŞtre la mort de la radio alternative Â», se rappelle-t-il « mais il faut aussi voir qu’il nous Ă©tait difficile, voire impossible de garantir un programme en live le matin par des bĂ©nĂ©voles Â». Un programme produit par des professionnels anglophones pour la « community Â» qui s’est Ă©tablie au Luxembourg, n’est peut-ĂŞtre pas ce qu’on attendrait d’une radio alternative, mais qu’importe ? Les programmes anglophones sont ceux qui attirent le plus d’annonceurs et la manne financière – de laquelle profitent en partie aussi les autres Ă©missions – est bienvenue. D’autant plus que les autres Ă©missions attirent de moins en moins de pub. Ainsi, un Ă©quilibre profitable Ă  tous s’est Ă©tabli.

De toute façon, radio Ara, comme tout autre mĂ©dium, a connu son Ă©volution. Et cela se reflète aussi dans son nouveau logo. « L’histoire du nouveau logo est vieille. Cela faisait des annĂ©es que nous n’Ă©tions plus satisfaits avec la tache d’encre qui y figurait. Alors que le perroquet et les trois couleurs, c’est beaucoup plus nous Â», dĂ©clare-t-il. Et c’est vrai que le nouveau logo correspond beaucoup plus Ă  une radio qui se veut « la frĂ©quence de toutes les cultures Â».

A l’avenir, Antony souhaite un encadrement peut-ĂŞtre meilleur des Ă©missions du soir, car il admet avoir beaucoup appris en suivant de près l’Ă©volution des Ă©missions de jeunesse. Ce qui est Ă  voir ou Ă  entendre.

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